"La crise a préservé l'emploi des femmes" Interview - 24 décembre 2012

L'Union européenne s'est fixé un objectif de 75% d'emploi féminin d'ici à 2020. Une bonne volonté qui pourrait cependant encore accentuer la segmentation du marché du travail analyse Christel Gilles, chargée de mission au département économie-finance du Centre d'analyse stratégique et auteure d'une récente étude sur ce sujet.
Selon votre étude, entre 2008 et 2011, la crise a protégé l'emploi féminin en Europe, comment l'expliquez-vous ?
Cela tient à ce que les secteurs d'activités les plus cycliques, les plus sensibles à la conjoncture, sont l'industrie manufacturière et la construction. Ce sont des secteurs où la majorité des emplois sont exercés par des hommes et, comme lors de toute récession, ils ont subi de plein fouet l'ampleur de la crise. A l'inverse, les secteurs des services (administration publique, activités financières, hôtellerie, commerce, etc.), dit féminins, ont connu une plus faible contraction de l'emploi durant cette même période.

A partir de 2011, la tendance moins défavorable aux femmes s'inverse, et la crise est toujours là...
Les plans de rigueur budgétaire adoptés par les pays européens ont commencé à se mettre en place à partir de 2009-2010. Selon les travaux de la commission européenne, ces plans peuvent conduire selon les pays, à des réductions d'effectifs dans l'emploi public, là où sont surreprésentées les femmes. Cela n'est pas le cas en France.

Votre étude souligne que les pays européens doivent également mieux réfléchir à équilibrer l'emploi féminin et masculin pour répondre aux besoins de main-d'oeuvre des entreprises... 
Pour l'Europe, le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle (CEDEFOP) a analysé comment l'emploi par secteur d'activité va évoluer. Alors que la tertiarisation de l'économie va encore s'intensifier, des tensions vont apparaître. Entre les besoins de main-d'oeuvre qualifiée dans les services et l'offre, il faudra que les femmes accèdent plus encore à des postes à responsabilité. Ce qui n'est pas encore forcément le cas aujourd'hui, bien qu'elles soient plus diplômées que les hommes.  

L'étude conclut qu'il faut encore encourager l'accès des femmes à l'emploi mais qu'en agissant ainsi on perpétue la segmentation du travail, à savoir qu'hommes et femmes travaillent dans des secteurs distincts. N'est-ce pas pessimiste ?
C'est surtout une réponse un peu désabusée à l'objectif de l'Union européenne d'atteindre d'ici à 2020 un taux d'emploi féminin de 75%. On s'aperçoit en effet qu'en augmentant le taux d'emploi des femmes, on augmente la segmentation de l'emploi alors que la marge de manoeuvre se joue principalement sur les personnes peu qualifiées. Ces dernières devraient entrer sur le marché du travail via les métiers du service où elles sont déjà majoritaires,  et souvent pour des postes de faible qualité, peu rémunérateurs, à horaires décalés et en CDD. 

Comment peut-on réduire cette segmentation du travail tout en favorisant l'accès des femmes à l'emploi ? 
La tendance est de mettre en oeuvre des politiques visant à féminiser des emplois dits masculins, mais plus rarement à masculiniser des métiers féminins. Or les personnes les plus touchées par la crise sont les hommes peu qualifiés. En offrant des instruments de reconversion aux hommes vers les secteurs en croissance ou en tout cas peu touchés par la crise, qui emploient essentiellement des femmes, on pourrait à la fois améliorer le niveau d'emploi tout en diminuant les taux de segmentation observés. 

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