Marché de l'emploi

Acheter français pour soutenir l'emploi est-ce possible ?

Acheter français pour soutenir l'emploi est-ce possible ?

A l'approche de la présidentielle, les hommes politiques font du "made in France" ou du "produire en France" leur nouveau cheval de bataille. Le professeur et directeur de l'EDHEC Global MBA, Emmanuel Métais, fait le point sur ce patriotisme économique et son impact réel sur l'emploi industriel en France.

Qu'est-ce que le "made in France" et est-il réellement possible d'acheter "made in France" ?
Cela varie. Certaines personnes diront qu'un produit est made in France dès lors que plus de 50% de ses composants sont fabriqués en France. Mais cela reste difficile à définir. Et cela est également difficilement tenable. Une journaliste américaine avait essayé de vivre un an sans aucun produit made in China. Au bout de quelques mois, elle n'avait plus de cafetière par exemple car elle n'avait pas réussi à trouver ce produit sans aucun composant chinois.

Peut-on néanmoins considérer que le made in France peut avoir un impact positif sur la politique industrielle française ?
Là aussi c'est difficilement tenable. Si la France impose un tel patriotisme économique, les autres pays suivront. On sort alors d'un système globalisé pour un système nationalisé. C'est un retour d'une centaine d'années en arrière. On peut admettre cela mais je ne suis pas sûr que le consommateur s'en accommode. Si vous appliquez cela dans le domaine des téléviseurs, des téléphones ou encore des ordinateurs, il me semble qu'il deviendra alors très difficile de communiquer.

Un certain patriotisme existe déjà au niveau de l'agriculture, avec la Politique agricole commune européenne notamment. Pourquoi cela ne peut se faire à l'échelle de l'industrie ?
Ça me semble difficile compte-tenu de la faible différenciation des produits dans l'automobile. On crée arbitrairement une ligne de fracture entre le capital et la main d'oeuvre sauf qu'entre les deux, il y a le consommateur. Et ce dernier veut payer au juste prix. Si on construisait des voitures Logan en France pour le marché français, en fonction du volume de production, elles seraient vendus peut-être 12 000 ou 15 000 euros et non pas 7500 euros.

Est-ce qu'on ne peut pas néanmoins produire en France tout en visant le marché de l'international ?
C'est là que la comparaison devient intéressante. Très clairement, pour reprendre l'exemple de la Logan, c'est impossible. Renault en commercialisant cette voiture a fait le choix du low-cost voire de l'ultra low-cost. En la produisant en France vous ne pourrez pas la vendre au Brésil ou vers d'autres pays émergents comme l'ambitionne Renault. Cela est directement lié à la stratégie commerciale de Renault qui a déjà perdu face à la concurrence sur le haut de gamme. Par contre, pour l'industrie du luxe, personne ne doute et ne remettrait même en question que les produits de la firme LVMH soient produits en France. Même Renault peut créer en France mais sur des produits à forte valeur ajoutée. C'est ce que la marque est en train de faire avec des moteurs électriques. 

L'emploi industriel est donc un combat perdu d'avance ?
Aujourd'hui, les discours sont très axés sur les usines, l'assemblage. C'est très naturel, mais on oublie que la conception d'un produit se fait également en dehors de l'usine. Pour rester dans le milieu automobile, il y a déjà une phase de design du produit puis des composants à créer, des financements à trouver et en aval des concessions pour les vendre puis des services après-vente pour les réparer. Il y a donc de nombreux emplois qui eux sont bien localisés en France. Sur les emplois très peu qualifiés, c'est triste à dire mais on a effectivement du mal à maintenir des sites industriels. Surtout, ce qui est condamné c'est de penser que parce qu'une entreprise est française elle doit produire en France. Aujourd'hui, même la Chine est obligée de délocaliser une partie de ses usines.

Avec votre collègue, Philippe Véry, vous parlez "d'acheter européen" plutôt que d'acheter "made in France", qu'est-ce que cela signifie ?
La logique première veut qu'on considère préférable d'acheter une Toyota fabriquée en France plutôt qu'une Renault venant de Roumanie. Mais comme je l'expliquais précédemment un produit n'est pas fabriqué uniquement dans les usines. Il y a de nombreuses activités en amont et en aval. Ainsi, en achetant une Toyota on oublie tous ces métiers qui sont, eux, bien localisés au Japon. On oublie également qu'une partie des impôts ne seront pas payés en France. Acheter une Toyota produite en France, plutôt qu'une Renault, produite à l'étranger, peut alors pénaliser l'entreprise française et limiter les recettes fiscales de l'Etat. En pénalisant l'entreprise française, on peut aussi s'attendre à une baisse des emplois très qualifiés qui sont eux bien localisés en France. C'est en ce sens qu'acheter européen nous semble plus performant que le made in France. Les économies européennes étant particulièrement interconnectées, il y aura toujours des retombées en France. Cela est en tout cas particulièrement valable concernant l'industrie automobile. 

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le 09/02/2012


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